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Hommage à Moïse: Moïse, mon frère

publié le 16 juin 2016 à 03:49 par Fédération Française Pour l'UNESCO   [ mis à jour : 30 juin 2016 à 04:59 ]
Moïse, mon Frère

Comme il était bon de parcourir à tes côtés les sentiers de Molène, petite île ancrée au large de Brest.

Les lits de camps étaient inconfortables et la nuit atlantique était fraîche pour nos troupes fédérales africaines, qui donnaient à penser aux grands-mères bretonnes qu’un nouveau débarquement de GI venait de se produire.

Mais si les nuits étaient fraîches, l’air était doux de cet esprit de fraternité qui nous unissait. Tout paraissait possible. Nous allions changer ce monde, le contaminer de cette fraternité qui animait nos cœurs et nos espoirs.

L’Afrique, bien sûr, malade de bien des souffrances, mais toujours exemplaire à l’heure de démontrer la réalité de cette fraternité.

Après Molène, je rêvais de te suivre sur les chemins de ta terre togolaise. Ne me l’avais-tu pas promis ? Et voilà que tu nous laisses et le cœur, alors, s’emplit d’une amère tristesse qui monte aux yeux et à la bouche. Dans ce paysage de la fraternité, indispensable assise de nos luttes et de nos engagements, un mur porteur vient de s’effondrer et l’on se sent alors frappé de solitude, dramatiquement fragile pour poursuivre la route.

Je hais ce dicton que de prétendus esprits forts se complaisent à énoncer selon lequel « les cimetières sont remplis de gens irremplaçables ». Les cimetières sont, en réalité, remplis de personnes absolument uniques qui, aussi modestes soient-elles, jamais ne pourront être remplacées.

Mon Frère Moïse, combien je préfère la parole de notre ami Brassens s’adressant à ses copains. Aussi, jamais ton trou dans l’eau ne se refermera, ni sur la grand mare de la Fédération française pour l’UNESCO, moins encore sur ma petite mare personnelle perdue quelque part entre Galice et Lozère.

Comment ne pas t’en vouloir quelque peu de ne pas m’avoir emmené naviguer sur ta petite marre personnelle, là-bas, quelque part sous le ciel togolais dont j’eus souhaité, avec toi, contempler le plafond étoilé, pour mieux appréhender notre ambitieuse humilité. Je m’en serais enrichi comme l’on s’enrichit à chaque rencontre nouvelle d’un peuple, d’une terre, d’une culture différente ; part indispensable de cette commune humanité que nous voulions construire.              

Mais comment pourrais t’en vouloir bien longtemps ? Ce serait injuste. N’as-tu pas jusqu’au bout assumé tous et chacun de tes devoirs. La mort seule aura eu raison de ton engagement. Comment ne me rappellerais-tu pas mon Père, entier et pétri d’idéal jusqu’au dernier souffle ?

Mais, si la camarde peut éteindre un souffle, elle n’est pas de force à éteindre une voix. La tienne, mon Frère, ne cessera de résonner dans le cœur de tous ces gamins, devenus femmes et hommes, qui ne manqueront pas d’évoquer, sans cesse, la façon, douce et assurée, avec laquelle tu faisais voler leurs corps sur la scène, leur ouvrant ce chemin de l’art qui conduit à la plus belle expression de notre humanité. Tu t’en vas, mon Frère, en un moment où, plus que jamais, nous voilà accablés de l’expression de vanités exacerbées qui, au prétexte d’une carrière réussie, assortie de salaires que  les gueux ne sauraient imaginer, s’octroient, par calcul, manœuvre et manipulation, une légitimité qu’ils ne sauraient détenir.

 « Mais nous ne sommes pas sous leurs ordres.

Alors les politiciens veulent décerner l’honneur et le droit. Mais ils n’en sont peut-être pas maîtres. Ils veulent décerner l’obéissance et l’obédience, confirmer la firme, distribuer l’honneur, déclarer la règle. Mais ils n’en sont peut-être pas maîtres.

Ils ne sont pas nos maîtres. Tout le monde n’est pas sous leurs ordres. Ils ne sont pas même leurs propres maîtres….   

« Le peu qu’ils sont, ils ne sont que par nous. La misère. La vanité. Le vide. L’infirmité. La frivolité, la bassesse, le néant qu’ils sont, cela même, ils ne sont que par nous". 

J’ai tardivement croisé le regard de Péguy et, tardivement, par la vérité de ce regard, j’ai eu l’envie d’aller à sa rencontre. Ses mots te vont si bien mon Frère Moïse ; ils décrivent si bien l’indépendance d’esprit et d’engagement qui marquât toute ta vie, toi qui n’avait cure des futiles honneurs qui font courir les courtisans mais qui savait, mieux que quiconque, forcer à une minimale cohérence hommes et institutions. Ainsi en était-il de la célébration annuelle, à Aurillac, au cœur du vert Cantal, de l’abolition de l’esclavage.

Au terme d’un combat magnifique pour la vie, que d’autres que toi auraient trop vite abandonné, vainqueur cinq durant ans, jour après jour, de ce putain de cancer qui, sournoisement, corrode les corps, sans doute étais-tu légitimement fatigué. Dernière édition de ton cher festival de danse. Chorégraphe passionné, nourri des leçons des plus grands - je pense bien sûr à l’exigeant Béjart - magicien imperturbable, élégant et sobre comme à ton habitude, cette saloperie de morphine cachée sous ton manteau, tu guidais les pas de ces petites filles surprises d’être ainsi maîtresses de la scène.

Je devinais, mon grand Ami, que l’heure était sans doute venue de nous dire au-revoir. Je me suis assis à côté de toi, devant la scène. «Ah, tu es là. », m’as-tu dit et tout était définitivement dit.         

« Et je l’écoutais. J’étais assis au pied de son lit à gauche comme un disciple fidèle. Tant de douceur, tant de mansuétude dans une si cruelle situation me désarmait, me dépassait. Tant de douceur pour ainsi dire inexpiable. J’écoutais dans une piété, dans un demi-silence respectueux, affectueux… »

Encore Péguy évoquant son ami Bernard Lazare. Comment pourrais-je prétendre mieux dire.

Ainsi ai-je vécu nos derniers moments au pied de ton lit d’hôpital.

 

Aujourd’hui  commence un autre dialogue, de ces dialogues qui ne sont possibles qu’avec ceux qui ont été vrais, dont la vie a été vraie, pour lesquels valeurs et idéaux étaient le ciment réel dont ils étaient construit. Les vanités se perdront dans le silence de la pierre des cimetières et l’orgueil des épitaphes n’y pourra rien. Ta voix, mon Frère, ne cessera de résonner, profonde et douce, pleine d’espérance et de confiance en l’homme, convaincante et stimulante pour les jeunes énergies naturellement appelées à nous relayer.

 

Que ton regard va nous manquer, c’est là une cruelle évidence ; cependant, habitué à ce dialogue de la fausse absence, je ne manquerai pas de t’interroger, sur tout et sur rien, car le portable de ton cœur, ainsi que le dit notre Frère Ardiouma, ne saurait s’éteindre.

 

Notre Fédération te doit tant, mon Cher Moïse. En son nom, je voudrais te dire notre immense gratitude.

 

Encore un mot, simplement, pourquoi n’as-tu pas encore attendu un peu ?

 

A bientôt au Togo, mon Cher Frère.   

 

Yves LOPEZ

Président de la Fédération française pour l’UNESCO (FFPU) 

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